Conarium

Publié par
Le 24 juin 2017

Il y a des matins où, après une nuit particulièrement arrosée, vous vous réveillez avec un mal de tronche atroce et sans trop savoir où vous vous trouvez. Mais il y a également des matins où vous vous réveillez avec, en plus des symptômes précédemment cités, dans une base scientifique située au cœur de l’antarctique, et affublé d’hallucinations plutôt dérangeantes… et c’est justement ce qui arrive à notre cher ami Franck Gilman dans le titre… wait for it… Conarium.

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Alors non, je n’ai pas fait de faute de frappe, le jeu donne réellement l’impression de vous insulter de façon éhontée. Ce que nous allons faire, histoire d’évacuer, c’est que je vais vous donner 2m42s de bossa nova pour vous laisser faire tous les jeux de mots foireux qui pourraient vous polluer l’esprit lors de cette lecture !

C’est bon ? on peut y aller ?
Bien !

Donc comme je le disais, Conarium nous plonge au cœur des années 50 dans la peau de Franck Gilman, un homme se réveillant sans le moindre souvenir, seul, au milieu d’un centre de recherche apparemment abandonné depuis des lustres. Seul indice, une curieuse sphère au centre de la pièce semblant communiquer de façon télépathique à l’aide de pulsations régulières, et un gant doté d’un étrange cadran. À partir de ce moment vous reviendra la charge d’explorer votre environnement pour comprendre le comment du pourquoi.

Que ce soit par le biais de notes sur les tableaux d’affichages du lieu, de pages de journaux personnels, ou encore de transcriptions audio de cylindres phonographiques, tout l’enjeu sera de comprendre ce que vous faites ici, et comment rentrer chez vous. Car une terrible tempête semble s’être abattue sur la région, empêchant toute communication avec le navire supposé ramener l’équipage à bon port. Ambiance…

conarium
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Vous l’aurez sans doute déjà compris, Conarium est un titre reposant grandement sur son atmosphère oppressante et mystérieuse. C’est d’ailleurs cet aspect qui aura retenu mon attention lors du visionnage de la vidéo de présentation de l’ami Seldell, et qui m’aura décidé à tenter l’expérience. Ma seule appréhension était de me confronter à un titre estampillé une nouvelle fois « inspiré de l’univers de Lovecraft« , un peu comme une garantie de passer un bon moment.

Vous ne le savez peut-être pas, mais je suis un grand fan de Lovecraft… mais genre, GRAND fan. Je suis du style à me relire un ou deux recueil par an du monsieur, et ce depuis mon adolescence, c’est-à-dire depuis une bonne vingtaine d’années (et ça fait tellement mal de le dire de cette façon…). Autant dire que les titres qui ont la prétention d’aborder cet univers torturé, ça me fait toujours doucement rigoler, et les pré-pubères se baladant avec un Cthulhu trop kawaii sur leur sac sans jamais avoir lu une seule ligne de l’auteur, ça a tendance à me les mettre à l’envers…
…Pop-culture, parfois je te hais de toute mon âme !…

Bref, annoncer qu’on va s’inspirer des montagnes hallucinées, l’une des nouvelles les plus emblématiques du mythe Lovecraftien, ça a généralement plus tendance à me faire fuir qu’autre chose. Mais au vu des commentaires dithyrambiques sur Steam, comme quoi c’était à ce jour l’adaptation la plus fidèle de l’auteur, je me suis laissé tenter. Et je dois dire qu’en effet, la petite équipe Turc de Zeotrope Interactive arrive à s’en tirer avec les honneurs. Même si l’esprit de l’auteur est bouffée, l’attachement au mythe est bien là, et plutôt fidèle.

Alors oui, je fais une différence – et elle est importante – entre respect de l’œuvre, et respect de l’esprit de l’œuvre. En l’espace d’une soixantaine de récits originaux, et d’une quarantaine de nouvelles collaboratives avec des auteurs tels que Sterling ou encore Barlow (excusez du peu…), le cerveau malade de Lovecraft aura accouché d’une cosmogonie complexe et sacrément riche. Pour situer un peu le contexte aux néophytes, Le mythe, tels qu’il est décrit par Lovecraft, part du postulat que le monde était autrefois gouverné par les grands anciens, un panthéon de divinités spatiales aux pouvoirs démesurés. Après une guerre qui dura des éons, ils tombèrent dans un état de sommeil proche de la mort, et résideraient encore au sein de la croûte terrestre ou dans les profondeurs des océans. Les personnages des récits de Lovecraft sont presque toujours des individus finissant par perdre la raison, car découvrant peu à peu les monstruosités appartenant à cette « vérité ».

conarium
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Histoire d’aller vraiment à fond dans la digression, sachez simplement que si vous désirez vous lancer dans les récits de Lovecraft, ne commencez pas avec n’importe quelle nouvelle. Certaines sont particulièrement difficiles à aborder, que ce soit à cause du style, du type de narration, ou tout simplement car elles demandent d’avoir une certaine connaissance du mythe en amont pour être réellement comprises. La première fois que j’ai abordé l’auteur, c’était avec Démons et Merveilles, et autant dire que je n’ai pas dépassé la cinquantaine de pages tant je ne comprenais rien à ce que je lisais. Commencez plutôt par des œuvres telles que L’affaires Charles Dexter Ward, L’abomination de Dunwich, La couleur tombée du ciel, L’appel de Cthulhu, ou encore Celui qui chuchotait dans les ténèbres. Il sera bien assez temps de vous confronter ensuite à des récits plus complexes.

Pour en revenir à nos moutons, je disais donc que le jeu respectait parfaitement le Mythe initié par l’auteur, mais trahissait selon moi l’esprit de ses récits. Pour illustrer mon propos, laissez-moi vous proposer un extrait de La couleur tombée du ciel. Je vous balance ça un peu hors contexte, mais ce n’est pas très important pour ce qui nous intéresse en réalité (à lire avec la musique qui va bien évidement !) :

Il faisait très sombre à l’intérieur, car la fenêtre était petite et à demi condamnée par de grossiers barreaux de bois ; de sorte qu’Ammi ne distingua rien sur le plancher. L’odeur nauséabonde était insoutenable et, avant d’aller plus loin, il dut battre en retraite dans une autre pièce pour revenir les poumons pleins d’air respirable. Quand il entra enfin, il aperçut une forme noir dans un coin, et l’ayant distinguée plus clairement il se mit carrément à hurler. Ce faisant il lui sembla qu’un nuage éclipsait un moment la fenêtre et une seconde plus tard il se sentit frôlé par une immonde bouffée de vapeur. Des couleurs étranges dansèrent devant ses yeux, et si une horreur trop présente ne l’avait paralysé il aurait pensé au globule dans le météore que le marteau du géologue avait brisé, et à la végétation malsaine qui avait poussé au printemps. En l’occurrence, il ne songea qu’à la chose monstrueuse et impie qui était devant lui, et avait manifestement partagé l’épouvantable sort du jeune Thaddeus et du bétail. Mais le plus affreux était que cette abomination bougeait très lentement mais nettement sans cesser de s’effriter.

Normalement, vous devriez remarquer quelque chose de bien particulier et cher à Lovecraft : parler de l’horreur sans jamais réellement la décrire, si ce n’est par le biais des éléments périphériques. L’auteur a bien compris que la peur est bien plus efficace lorsqu’on suggère plutôt qu’en la montrant. C’est pourquoi les bons réalisateurs du genre travaillent autant – si ce n’est plus – le hors champs que le champ lui-même. Et c’est très logique quand on y pense, car si vous cherchez à faire peur en montrant quelque chose de façon frontale, vous allez automatiquement proposer ce qui VOUS fait peur. Mais ce ne sera pas forcément le cas de votre auditoire. Par contre, si vous cherchez à suggérer, alors irrémédiablement, votre auditoire va aller chercher dans sa propre imagination ce qui LUI fait peur. Votre mécanique devient alors universelle. Lovecraft, pour profiter de ce simple constat, part du principe que les atrocités qui peuvent émerger de la réalité du monde ne peuvent être réellement décrites ou même vues par les Hommes de par leur nature. Leur « corps » naviguant souvent entre plusieurs dimensions en même temps, la seule chose concrète qui touche les personnages est la terreur qu’elles font naître en eux.

conarium
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Et c’est exactement là que le jeu échoue à mon sens. Passé la première moitié (c’est-à-dire plus ou moins deux heures sur les quatre que vous demande le titre pour arriver au bout), l’équipe ne cherche plus à suggérer les choses, mais les montres carrément sans la moindre retenue. Et la sensation est particulièrement désagréable. Car la force des récits Lovecraftiens, c’est que chacun a sa propre version des entités infernales recensées. Et la vision de l’équipe n’est pas forcément la nôtre. Le seul sentiment qui peut résulter d’une telle démarche est nécessairement de la frustration et le sentiment de voir une version bien pauvre et presque kitch d’abominations qui ne peuvent être décrites.

Alors est-ce que ça suffit à faire de Conarium un mauvais jeu ? non, absolument pas. Au contraire, si vous désirez vivre une aventure narrative originale avec une ambiance à couper au couteau, vous pouvez y aller les yeux fermés. Graphiquement c’est plutôt joli, le level-design est intelligent, la narration arrive à garder un rythme soutenu jusqu’au bout, et cerise sur le gâteau, la traduction Française est absolument impeccable (ce qui est à noter tant ce fait est rare dans le milieu des jeux indés). Du coup, oui, je vous le recommande chaudement. Sachez simplement que, si comme moi vous êtes un grand amateur de Lovecraft, vous risque d’aller au-devant de certaines désillusions. Maintenant vous voilà prévenu, je considère avoir fait mon boulot !

J’espère que ce type d’article vous plaira. L’idée n’est pas absolument pas de faire des tests de jeu, loin de là, mais simplement d’aborder certains sujets qui me sont chers avec vous par le biais de jeux vidéo… ou autre. Il seront souvent plus courts, parfois plus longs, et j’ai envie de me sentir libre de digresser autant que je le souhaite. C’est presque cathartique pour moi de retrouver cette liberté de parole, et je compte bien en profiter, même si je sais que ce ne sera pas du goût de tout le monde.

N’hésitez pas à venir discuter en commentaire de ce que vous pensez de ces fameux jeux estampillés « Lovecraft » comme un argument marketing, ou à me dire ce que vous avez pensé du titre si vous l’avez fait, que ce soit avant ou après lecture de ce billet !

  • Fledered

    J’aime bien le concept, continue !

    • Merci beaucoup !
      J’espère que ça continuera à te plaire 😉